Les minorités dans les universités américaines
17 janvier, 2007 @ 9:58 Actualités Internationales

Pour exprimer combien il se sent isolé sur ce campus californien où prédominent les Blancs et les Asiatiques, D’Juan Farmer arbore un tee-shirt avec cette inscription : « Got Black Students ? » (« Avez-vous des étudiants noirs ? »). Ce jeune Afro-Américain, qui veut devenir médecin, a grandi dans un quartier de Los Angeles et il est le premier de sa famille à faire des études supérieures. Il est aussi l’un des 96 Noirs (dont 20 athlètes) à avoir été admis en 2006 à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), sur une promotion de 4 852 nouveaux : soit 2 % des effectifs – alors que les Afro-Américains comptent pour environ 10 % de la population du comté. C’est le pourcentage le plus faible depuis 1973, au point que certains s’indignent de cette statistique infâme, brandissant la liste des « Infamous 96″.

 

A la rentrée, la faible participation de ces minorités, que l’université californienne définit officiellement comme « sous-représentées » (Américano-Indiens, Afro-Américains, Chicanos et Latinos), a alarmé étudiants et responsables et ravivé le débat sur l’affirmative action ou « discrimination positive », qui agite la Californie depuis plus d’une décennie. Les chiffres sont particulièrement alarmants à l’UCLA, l’un des trois campus les plus importants, par le nombre d’étudiants, et les plus compétitifs du système universitaire public, avec Berkeley et San Diego. Et tous les campus enregistrent des baisses significatives des inscriptions de certaines minorités, dix ans après l’adoption de la Proposition 209 qui, en 1996, a interdit tout traitement préférentiel basé sur la race, le sexe, la couleur, l’appartenance ethnique ou la nation d’origine dans les admissions aux universités publiques. Déjà, en 1995, sous l’impulsion de Ward Connerly, un Noir conservateur qui a fait de l’élimination de la « discrimination positive » le combat de sa vie, le conseil d’administration de l’Université de Californie avait devancé les électeurs en adoptant la mesure « SP1″, qui éliminait toute préférence en faveur des minorités dans le traitement des inscriptions.Les conséquences se sont immédiatement fait sentir à l’Université de Californie. En 1995, 21 % des étudiants de première année appartenaient à une minorité sous-représentée, tandis qu’en 1998, première rentrée à ne pas appliquer la « discrimination positive », cette proportion avait chuté à 15 %. Depuis, les chiffres se sont légèrement améliorés, car les responsables universitaires, à qui la loi interdit d’appliquer des critères de race, ont recours à d’autres méthodes pour recruter les étudiants de milieux défavorisés. « Toutes les stratégies que nous avons déployées pour que nos étudiants reflètent la population californienne ont eu un certain effet, mais sont loin d’avoir résolu le problème », reconnaît Susan Wilbur, responsable des inscriptions de première année de l’Université de Californie. « Hélas, nous sommes contraints par le cadre législatif », déplore-t-elle.

 

Pour remédier à la chute des admissions des minorités, le campus de Berkeley a eu l’idée d’une approche « holistique » de l’examen des demandes d’inscription ou comprehensive review (la médecine holistique, très en vogue sur la Côte ouest, prend en considération les différents aspects de la santé d’un individu). « Désormais, la nouveauté est que, après les évaluations séparées des différents volets de la demande (notes, activités extrascolaires, motivation…), dans la phase finale, une seule personne prend connaissance de l’ensemble du dossier », explique Ricardo Vazquez, porte-parole de l’Université de Californie. « Nous pouvons ainsi évaluer l’éligibilité d’un élève, non pas seulement en fonction de ses résultats scolaires, mais en tenant compte du contexte local », ajoute-t-il. Du coup, Berkeley a redressé son taux de participation des minorités sous-représentées, et l’université UCLA, qui est à la traîne, a décidé d’appliquer cette « méthode holistique » pour ses admissions dès la rentrée prochaine. Et pour intéresser et recruter les étudiants les plus démunis, tous les campus font désormais des efforts de communication auprès des écoles secondaires qui envoient peu d’élèves à l’université. « Quel est le rôle d’une université publique, financée par les contribuables, et donc les minorités, dans notre société ? », demande Frank Gilliam, professeur de sciences politiques à UCLA : « C’est de servir le bien public ! Alors il faut surveiller la composition de ces institutions qui vont former les cadres, les médecins, les leaders qui, demain, vont retourner servir leur communauté. Nos effectifs doivent être au grand complet, sinon l’Etat en pâtit. »

 

Cet universitaire se dit même favorable à une révocation de la Proposition 209, tout en reconnaissant que l’opinion publique n’y semble pas disposée pour le moment. En novembre, le dixième anniversaire de l’adoption de la Proposition 209 a été marqué par des manifestations d’étudiants clamant : « Hey, hey, ho, ho ! Prop 209 has to go ! » (« A bas la Proposition 209 ! »), mais qui n’ont pas été très suivies, même à Berkeley et à l’UCLA.
En revanche, les opposants à l’ »affirmative action » sont de plus en plus nombreux. En novembre, les électeurs du Michigan ont banni, lors d’un référendum, la « discrimination positive ». Et l’American Civil Rights Coalition, dirigée par Ward Connerly, entend bien présenter et soutenir d’autres référendums contre l’affirmative action dans neuf Etats (Arizona, Colorado, Missouri, Nebraska, Nevada, Oregon, South Dakota, Utah, Wyoming) aux élections de novembre 2008. Les restrictions contre la « discrimination positive » menacent aussi les écoles primaires et secondaires. La Cour suprême va examiner un recours impliquant de tels programmes dans les écoles de Seattle et de Louisville, ce qui pourrait affecter les 54 000 élèves des écoles publiques de Los Angeles qui sont admis dans des magnet schools. Ces « écoles-aimants » acceptent des élèves d’autres quartiers, afin d’encourager la diversité raciale. Une décision négative de la Cour suprême les renverrait dans leurs écoles de quartier, où existe une forte ségrégation.

 

Claudine Mulard
Le monde 10.01.07.

 

 

 

 

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